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BENI : « Le procès a servi de comprendre le pourquoi des massacres et de mettre un nom sur les auteurs  » selon le  général Tim Mukunto

Dans un entretien avec le Journal Les Coulisses, le général Tim Mukunto, magistrat militaire et représentant du Ministère public au procès livre les points positifs du jugement des tueurs pour la compréhension des auteurs des massacres.

Les Coulisses : Mon général, une année de procès contre les islamistes ADF. Peut-on affirmer que les objectifs vous assignés par le gouvernement ont été atteints ? A quel pourcentage les évaluez-vous ?

Général Tim Mukunto : Il faille d’abord savoir quels avaient été ces objectifs. Commencées dans des circonstances particulières, les investigations ont démarré avec le début des massacres en octobre 2014. Plusieurs personnes sont interpellées ; au moment que les enquêtes débutent, nous ouvrons les enquêtes contre les ADF  rendus et/ou capturés. Ils nous intéressent sous plusieurs points parce que nous voulons comprendre les capacités opérationnelles de ce groupe au moment où les rendus et/ou les capturés arrivent. Nous voulons aussi avoir des informations sur les otages capturés avec un accent particulier sur les prêtres de Mbau et les agents de MSF/France. Egalement, sur les ADF en rapport avec leur activisme ordinaire et par rapport aux massacres. Enfin, chercher à comprendre quelles sont leurs connexions. Entre 2014 et 2015, plusieurs personnes soupçonnées sont arrêtées, et pour des raisons de sécurité, elles sont acheminées à Kinshasa. Au moment où nous attendons que la situation sécuritaire se stabilise pour organiser le procès, interviennent les massacres de Rwangoma. Voilà l’élément déclencheur dans l’organisation du procès.

L.C. : Et comment procédez-vous ?

G.T.M : Nous décidons de traduire rapidement les ADF et leurs complices en justice pour montrer d’une part que le gouvernement est  préoccupé au plus haut degré par rapport aux tueries de Beni Ville et territoire. Egalement, essayer de comprendre le pourquoi des massacres. Enfin, mettre un nom sur les auteurs des massacres. Puisque plusieurs personnes (GEC, les experts du Conseil de sécurité des Nations-Unies) disent avoir enquêté et sont arrivées à des conclusions. Il sied de noter que bien avant qu’on débute le procès de Beni, nous  avons également effectué des missions à Beni pour vérifier les allégations contenues dans ces deux documents dans lesquels ont été affirmées plusieurs choses.  A savoir, dans certains massacres, il y a l’intervention directe des éléments Fardc avec des noms cités, d’autres éléments de notre armée  sont accusés de passivité ou encore les éléments Fardc auraient approvisionné les massacreurs en tenue, armes et munitions, etc.

Pour répondre à votre préoccupation, il faut dire que le procès de Beni avait plusieurs objectifs notamment : savoir si les témoins des tueries de Rwangoma seraient-ils également les témoins de la répression ?; vérifier s’il y a des officiers de notre armée qui ont eu à collaborer avec les tueurs en les approvisionnant en tenues, armes et munitions ; vérifier s’il y a des officiers qui, par esprit du lucre, étaient en complicité avec les ADF, s’ils se sont organisés pour libérer les personnes soupçonnées avoir participé aux massacres ;vérifier si des officiers ont eu à participer, à faciliter et/ou à assurer l’impunité des massacres et enfin, mettre un nom sur les massacreurs de Beni ville et territoire.

L.C. : A ce niveau, vous pouvez déjà établir un bilan à mi-parcours, mon général ?

G.T.M. : Une année après, je ne peux pas être juge et partie comme je ne dois pas m’autocensurer. D’emblée, je dois évoquer ce que je peux considérer comme des éléments à mettre au passif du procès de Beni : l’évasion des détenus de la prison de Kangbayi le 11 juin 2017 en plein jour. Malgré cet élément négatif, le procès comporte beaucoup d’éléments positifs :le procès a continué sans désemparer parce que certaines mesures avaient été prises dont celle de garder certains éléments clés de ce procès  en dehors de la prison de Kangbayi ; le procès a permis de faire juger des officiers même ceux cités dans certains rapports pour voir leur collaboration avec les ADF (cas du colonel Katshanzu, colonel Freddy Kabalega) et il a permis de déférer en justice un officier  nommément cité par une victime comme ayant tenté de lui ôter la vie,

Mais au-delà de tout cela, le procès a démontré l’implication réelle ou supposée de certaines notabilités dans les massacres de Beni. Le procès a permis aussi de donner des indications sur la collaboration active de certaines autorités coutumières avec les islamistes ADF. Il a donné un certain éclairage notamment sur les événements ci-après : l’enlèvement du docteur Mukongoma d’Oïcha, l’enlèvement des prêtres de Mbau, l’enlèvement des agents MSF/France, l’assassinat du chef Nelson Balya de Watalinga. Le procès a eu cet avantage de faire comparaître publiquement certains témoins directs et/ou indirects de ces événements, voire certains acteurs.

Bref, le procès n’étant pas encore fini, nous ne pouvons pas faire une évaluation complète surtout que dans le cas d’espèce, nous sommes juge et partie. Ce qui est difficile de nous évaluer.

L.C. : avec l’évolution et la dynamique des audiences, les révélations entendues au procès vous ont-elles surpris ? Un cas si possible !

G.T.M. : je dois dire oui et non. Non dans la mesure où certaines révélations venaient conforter certaines hypothèses du travail. Oui, dans certains détails qui ont été révélés.

Par exemple lorsque nous apprenons  que la mort du docteur Mukongoma était liée à l’acquisition d’un appareil Rayon X alors que nos informations faisaient état des ADF qui venaient de se procurer du matériel difficile à transporter. Les détails de l’enlèvement des prêtres de Mbau (préparation, subdivision, itinéraire…), les détails de la collaboration de certaines autorités avec les ADF et les réceptions chez  Jamil Mukulu.

L.C. : Mon général, vous êtes Ministère public. A juger le procès dans son ensemble, qu’est-ce qui manquerait le plus pour arriver aux résultats escomptés ?

G.T.M. : Un certain goût amer de constater que le Ministère public s’est battu seul pour découvrir la vérité sans la collaboration de la notabilité, même pas des membres de la société civile qui pourtant sont elles-mêmes des victimes directes et/ou indirectes des tueries de Beni. Le Ministère public a constaté que les tueries de Beni ville et territoire sont concentrées dans le secteur de Beni-Mbau et dans Mayangose et que, particulièrement, les victimes se comptent plus parmi les populations Wanande établies dans ces contrées ainsi que celles considérées à tort ou à raison alliées aux Nande.

Nous nous attendions à la participation de ces communautés à la manifestation de la vérité, mais nous nous sommes trouvés en face de la loi de l’omerta. Ces gens qui ont vécu dans leur sang et dans leur chair ces massacres semblent moins préoccupés par la recherche de la vérité par rapport aux enquêteurs qui n’ont pas de lien de parenté avec les victimes.

L.C. : Dans ce grand rôle de Ministère public, vous avez été l’une de pièces maîtresses  dans le procès Mamadou. Pourriez-vous établir une relation entre les deux procès ?

G.T.M. : Dans le procès Mamadou, la victime est un officier supérieur des Fardc, quelqu’un qui volontairement a choisi de se sacrifier pour la nation tandis que s’agissant particulièrement des massacres de Beni ville et territoire, les victimes sont des civils ( femmes, enfants) innocents qui devraient être protégées par l’armée, la police mais dont la protection n’a pas pu être assurée compte tenu des effectifs, de l’essaimage de la population et de la complicité dont les auteurs des massacres ont profité avec certaines notabilités et même à cause de l’implication directe de certaines notabilités dans ces massacres. Ce qui est commun, certaines personnes malveillantes ont tenté d’attribuer la paternité de ce qui est arrivé à Mamadou et des massacres de la population à  certaines autorités. Ce qui est également commun, on retrouve dans les deux procès, la complicité entre les islamistes ADF et certains officiers (cas Mamadou) et des ADF et certaines notabilités dans les tueries de Beni ville et territoire. L’élément de manœuvre demeure les islamistes ADF. Ceux qui ont tué Mamadou, ceux qui tuent la population…bien que dans  le cas de Mamadou, l’embuscade a été tendue exclusivement par un commando venu de Madina. Dans les tueries de Beni ville et territoire, des éléments locaux ont directement participé aux massacres. Le cas de Kididiwe le 27 février où des personnes comme Shayetera, Henry Salimbongo ont été  nommément cités par les rescapés.

L.C. : Mon général, au regard des révélations sur le modus operandi des ADF, pensez-vous que le procès doit influencer la conduite des opérations Sukola 1 ?

G.T.M. : Sur le plan purement tactique, le procès aura quand même fourni certains éléments qui peuvent être utilisés dans les opérations contre les terroristes ADF. Nous pensons qu’à la fin de ce procès, nous nous ferons le devoir d’évaluer le procès seulement dans ses aspects tactiques.

Nicaise Kibel’Bel Oka (Grande interview réalisée  Dimanche, 10 septembre 2017,Albertine Hôtel Beni)