Passer au contenu principal

Groupe de presse La République

Santé sexuelle et reproductive à Goma : quand le silence familial prive les adolescentes de leur droit à l’information

Santé sexuelle et reproductive à Goma : quand le silence familial prive les adolescentes de leur droit à l’information

En marge de la Journée internationale de la fille, célébrée le 11 octobre, un micro-trottoir réalisé par la rédaction de République.net dans la commune de Karisimbi, à Goma, met en lumière les difficultés que rencontrent les adolescentes pour parler de sexualité, accéder aux contraceptifs et rechercher une assistance spécialisée. Entre tabous familiaux, préjugés sociaux et contraintes religieuses, leur santé sexuelle et reproductive reste un sujet difficile à aborder ouvertement.

Elles grandissent, découvrent leur corps et traversent les premières étapes de leur vie affective et sexuelle. Pourtant, pour nombre d’entre elles, les questions liées aux menstruations, aux rapports sexuels, à la contraception ou à une éventuelle grossesse restent entourées de silence. Dans la commune de Karisimbi, à Goma, les échanges recueillis par la rédaction de République.net à l’occasion de la Journée internationale de la fille révèlent une difficulté persistante : celle de pouvoir parler librement de sexualité dans son propre foyer.

Au cours de ce micro-trottoir, plusieurs jeunes filles interrogées ont expliqué que leurs parents n’abordaient pas habituellement avec elles les questions relatives à la sexualité. Certaines ont indiqué avoir eu leurs premières règles sans y avoir été préparées. D’autres ont décrit un environnement familial dans lequel parler de sexualité, de contraception ou de premières expériences sexuelles demeure particulièrement délicat.

Faute de dialogue à la maison, les adolescentes se tournent vers d’autres sources pour comprendre leur corps et leur vie sexuelle : les amies, les réseaux sociaux et les films, entre autres. Mais ces canaux ne garantissent ni la fiabilité des informations reçues ni un accompagnement adapté à leurs besoins.

Derrière ces constats se dessine une réalité préoccupante : des adolescentes peuvent être confrontées à des décisions qui engagent leur santé et leur avenir sans disposer, au préalable, d’informations suffisantes pour les prendre en connaissance de cause.

Des premières règles vécues sans préparation

Pour certaines filles, la découverte des menstruations constitue la première confrontation à un sujet que la famille n’a jamais véritablement abordé. Sans explication préalable, un phénomène biologique naturel peut devenir une source de peur, de honte ou de confusion.

Le problème ne se limite pas aux menstruations. Lorsqu’une jeune fille ne peut pas poser de questions sur son corps à ses parents, il devient également plus difficile pour elle d’aborder un premier rapport sexuel, les risques d’une grossesse non désirée, les infections sexuellement transmissibles ou les moyens de s’en protéger.

Le silence familial, même lorsqu’il est motivé par la volonté de protéger les enfants, peut ainsi laisser les adolescentes chercher seules des réponses à des questions essentielles.

Contraception : quand la peur du regard des autres devient un obstacle

Dans la commune de Karisimbi, les réponses recueillies auprès des jeunes filles mettent également en évidence la gêne associée à l’achat de préservatifs ou de pilules contraceptives. Certaines expliquent devoir se cacher des regards pour se procurer ces produits.

Dans certains environnements familiaux et communautaires, demander un contraceptif peut être interprété comme la preuve qu’une adolescente entretient déjà des relations sexuelles. La peur d’être stigmatisée, réprimandée ou considérée comme une fille de mauvaise conduite peut alors décourager la demande d’information et de soins.

Il convient toutefois de distinguer les perceptions rapportées lors du micro-trottoir des attitudes de l’ensemble des familles de Goma. Toutes ne réagissent pas de la même manière. Mais les témoignages recueillis soulèvent une question fondamentale : comment prévenir les risques liés à la sexualité si les jeunes filles ne se sentent pas libres de demander conseil ou de rechercher une méthode contraceptive ?

L’UNFPA rappelle que la santé sexuelle et reproductive suppose notamment l’accès à des informations exactes et à des méthodes contraceptives sûres, efficaces, abordables et acceptables. La possibilité de choisir une méthode adaptée et d’obtenir des conseils auprès de professionnels compétents fait partie des conditions nécessaires à la protection de la santé.

Pour les adolescentes, l’enjeu dépasse donc la seule disponibilité des contraceptifs. Il concerne également la confidentialité de l’accueil, la qualité de l’information, le coût des services et l’absence de jugement dans les structures de santé.

Préjugés sociaux et normes religieuses : une sexualité difficile à nommer

Dans plusieurs communautés, la sexualité des adolescentes demeure associée à la honte, à la morale ou à la réputation familiale. Les discussions peuvent être considérées comme une incitation à avoir des rapports sexuels plutôt que comme une occasion d’apprendre à se protéger.

Les convictions religieuses peuvent aussi influencer la manière dont les familles abordent la contraception, les relations avant le mariage et les grossesses non désirées. Pour certaines, ces sujets doivent être évités afin de préserver les valeurs morales et religieuses transmises aux enfants.

La difficulté apparaît lorsque ces convictions empêchent toute discussion sur la prévention, la santé ou la recherche de soins. Il ne s’agit pas de présenter les familles ou les communautés religieuses comme uniformément opposées à la santé reproductive, mais de reconnaître que certaines interprétations et normes sociales peuvent restreindre l’accès des jeunes filles à l’information.

Or, informer une adolescente sur son corps, les limites du consentement, la prévention des infections et les moyens d’éviter une grossesse ne signifie pas l’encourager à avoir des rapports sexuels. Cela lui permet de comprendre les risques, de reconnaître les situations de violence et de savoir vers qui se tourner en cas de besoin.

Avortement sécurisé : entre crainte de la stigmatisation et recherche d’assistance

Lorsqu’une grossesse non désirée survient, les obstacles peuvent devenir encore plus lourds. Une adolescente qui ne peut pas parler de sexualité avec ses parents peut également redouter de révéler une grossesse, de solliciter une consultation ou de demander des informations sur les possibilités de prise en charge.

La peur du jugement, les pressions sociales et religieuses, la méconnaissance des services disponibles ou la crainte d’être dénoncée peuvent contribuer à l’isolement. Certaines jeunes filles risquent alors de retarder leur recours aux soins ou de rechercher des solutions sans accompagnement professionnel.

En République démocratique du Congo, la question de l’avortement sécurisé doit être abordée à la lumière du Protocole de Maputo, publié au Journal officiel en 2018. Son article 14, paragraphe 2 c), prévoit la protection des droits reproductifs des femmes, notamment par l’autorisation de l’avortement médicalisé en cas d’agression sexuelle, de viol, d’inceste ou lorsque la grossesse met en danger la santé physique ou mentale de la mère ou la vie de la mère ou du fœtus.

Cette disposition ne signifie pas que l’avortement est autorisé sans conditions en RDC. Elle établit des circonstances précises dans lesquelles l’accès à l’avortement médicalisé doit être protégé.

L’existence de ce cadre juridique ne suffit toutefois pas à garantir que toutes les personnes concernées connaissent leurs droits ou accèdent effectivement aux services requis. La diffusion d’informations fiables, la disponibilité de professionnels formés et la lutte contre la stigmatisation restent des enjeux importants.

Pour les adolescentes, en particulier celles qui craignent de révéler leur situation à leur entourage, la possibilité de s’adresser à des professionnels compétents dans un cadre respectueux et confidentiel est essentielle pour éviter qu’elles ne recours à automédication et aux pratiques clandestines qui peuvent être dangereuses.

Au-delà d’une journée, une responsabilité collective

Célébrée chaque 11 octobre, la Journée internationale de la fille rappelle la nécessité de protéger les droits des filles et de lever les obstacles qui entravent leur développement. En 2026, les Nations unies mettent l’accent sur le thème : « Mettre fin au mariage d’enfants et investir dans les droits des filles ! ».

À Karisimbi, les témoignages recueillis par notre rédaction montrent qu’investir dans les droits des adolescentes suppose aussi de leur permettre de comprendre leur corps, d’obtenir des informations fiables et d’accéder aux services de santé sexuelle et reproductive dont elles ont besoin.

La responsabilité ne peut reposer uniquement sur les jeunes filles. Elle concerne les parents, les éducateurs, les professionnels de santé, les autorités publiques, les organisations de la société civile et les communautés.

Car une adolescente ne devrait pas avoir à choisir entre protéger sa santé et préserver sa réputation. Elle ne devrait pas non plus attendre d’être confrontée à une grossesse non désirée, à une infection ou à une situation de violence pour trouver quelqu’un à qui parler.

Marasi Bénédicte Zoé

Spread the love

La République